Il existe un paradoxe frappant au cœur de la géopolitique africaine contemporaine. Le continent le plus pauvre du monde en termes de revenu par habitant est simultanément le plus riche en ressources essentielles pour l'économie mondiale du XXIe siècle. Et c'est précisément cette contradiction — richesse géologique, pauvreté économique — qui attire chaque grande puissance mondiale avec une intensité inédite depuis la colonisation.
Le cobalt congolais : l'enjeu de la transition électrique mondiale
La République Démocratique du Congo concentre à elle seule environ 60 % des réserves mondiales de cobalt — le métal essentiel aux batteries des véhicules électriques, des smartphones et des systèmes de stockage d'énergie renouvelable. Chaque voiture électrique nécessite entre 5 et 20 kilogrammes de cobalt. Chaque batterie de stockage de réseau électrique en contient des dizaines de kilos. Et alors que le monde s'électrifie à marche forcée, la demande de cobalt devrait tripler d'ici 2030.
Cette réalité géologique transforme le Congo en un enjeu géopolitique de premier ordre. La Chine, qui a compris avant tout le monde l'importance stratégique du cobalt, a progressivement pris le contrôle d'une majorité des mines congolaises à travers des entreprises d'État et des investissements privés. En 2026, Pékin contrôle directement ou indirectement une part dominante de la production mondiale de cobalt, ce qui lui confère un levier stratégique sur l'ensemble de la chaîne de valeur des batteries mondiales.
La réponse occidentale : le Partenariat pour les Infrastructures et les Investissements Mondiaux
L'Occident a mis plusieurs décennies à comprendre ce que la Chine pratiquait depuis les années 2000 : les ressources africaines ne sont pas secondaires à la géopolitique mondiale, elles en sont centrales. Le G7 a lancé en 2022 son initiative PGII — Partnership for Global Infrastructure and Investment — avec l'ambition d'investir 600 milliards de dollars dans les pays en développement d'ici 2027, dont une part significative en Afrique.
Mais cette réponse tardive se heurte à des obstacles structurels. Les entreprises occidentales privées exigent des rendements financiers que les projets africains, compte tenu des risques réels et perçus, ne garantissent pas toujours. Les gouvernements africains, qui se souviennent des conditions de la Banque mondiale et du FMI, accueillent les offres chinoises et russes plus rapidement parce qu'elles ne s'accompagnent pas de conditionnalités politiques, même si leurs clauses économiques sont souvent moins avantageuses sur le long terme.
La Russie et la course aux États fragiles
La présence russe en Afrique suit une logique différente de celle de la Chine ou de l'Occident. Incapable de rivaliser en volume d'investissement, Moscou a développé une stratégie de présence dans les États fragiles ou en transition — Mali, Burkina Faso, RCA, Niger — où le groupe Wagner (rebaptisé Africa Corps après la mort de Prigojine) offre des services de sécurité militaire en échange d'accès aux ressources et d'influence politique. Cette approche low-cost est géopolitiquement efficace : pour quelques milliers de mercenaires, la Russie s'assure une présence dans des pays stratégiquement situés et politiquement instables.
Progressivement, les pays africains développent une conscience de leur position de force dans cette compétition géopolitique. Le mouvement pour la transformation locale des ressources — traiter le cobalt congolais en RDC plutôt qu'en Chine, raffiner le lithium zimbabwéen sur place — gagne du terrain. Certains gouvernements imposent des restrictions à l'exportation de minerais bruts pour forcer l'implantation d'industries de transformation. Cette prise de conscience, si elle s'organise, pourrait transformer le rapport de force entre l'Afrique et ses partenaires extractifs.
« L'Afrique n'est pas le terrain de jeu des grandes puissances. Elle en est l'enjeu. Et pour la première fois depuis les indépendances, certains gouvernements africains commencent à l'agir en conséquence. »
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