Odessa n'est pas simplement une ville ukrainienne. C'est le premier port de la mer Noire, la porte par laquelle transite une part significative des exportations de céréales qui nourrissent une partie du monde en développement, le symbole de la fondation russe du littoral pontique au XVIIIe siècle sous Catherine la Grande, et — stratégiquement — le verrou qui ouvre ou ferme l'accès maritime de l'Ukraine au reste du monde. Pour Moscou, la prise d'Odessa n'est pas un objectif secondaire : c'est la clé de voûte d'une victoire durable.

Dimension I · La stratégie maritime russe

Encercler l'Ukraine par la mer

Si la Russie contrôlait Odessa, l'Ukraine perdrait tout accès à la mer. Elle deviendrait un État enclavé — une situation géostratégique catastrophique qui la rendrait entièrement dépendante de ses voisins terrestres (Pologne, Roumanie, Hongrie) pour ses exportations. Pour une économie dont les céréales représentent une part majeure des recettes d'exportation, cette enclave serait économiquement suffocante à terme.

Dimension II · La route des céréales mondiales

Le grenier du monde comme arme

L'Ukraine et la Russie représentent ensemble environ 30% des exportations mondiales de blé et 65% des exportations d'huile de tournesol. Le port d'Odessa est le principal terminal d'exportation de ces céréales. Quand la Russie a bloqué les exportations ukrainiennes au début de la guerre, les prix alimentaires mondiaux ont explosé — provoquant des crises alimentaires en Afrique du Nord, au Moyen-Orient et en Asie du Sud. Contrôler Odessa, c'est contrôler un levier de pression économique et politique planétaire.

« Odessa est l'Alexandrie de la mer Noire. Qui la contrôle contrôle le commerce de la région. La Russie le sait depuis Catherine la Grande. » — Timothy Snyder, historien, Yale University, 2024
Dimension III · L'histoire comme justification

«Novorussiya» : l'argument historique russe

Moscou a développé le concept de «Novorussiya» — la «Nouvelle Russie» — pour désigner les régions du sud et de l'est de l'Ukraine qu'il considère historiquement et ethniquement russes. Ce concept géographique inclut Odessa, fondée en 1794 par un décret de Catherine la Grande, qui a longtemps été une ville cosmopolite à majorité russophone. Poutine a explicitement évoqué Odessa dans ses discours justificatifs de la guerre. Pour lui, prendre Odessa serait «libérer» une ville russe, pas envahir un territoire étranger.

N
Nasser AL SABRI
Directeur · International Threat Analysis Bureau (ITAB)

Analyste en géopolitique, anthropologie politique et relations internationales. Dirige l'ITAB, bureau indépendant d'analyse des menaces internationales.